La cagnotte de la honte et de la mémoire.

La cagnotte de la honte et de la mémoire.

de Douar ha Frankiz

Nous avons appris qu’une cagnotte était en ligne afin de récolter des fonds pour entretenir la tombe de Joseph Pinchon. Mais qui fut Joseph Pinchon ? Tout simplement le célèbre auteur de bande dessinée néo-coloniale qui aura le plus tapé sur les Bretons, et parmi eux une bretonne en particulier : Bécassine !

Bécassine a 20 ans quand elle apparaît pour la première fois dans les pages de « la semaine de Suzette » en 1905. Picarde d’origine, elle prendra rapidement des racines bretonnes dans son village de Clocher-les-Bécasses, dont la consonance donne déjà au lecteur un avant-goût de ce qui l’attend par la suite ; illustration sans pareille du regard que les colons Français portent sur la Bretagne. Bécassine occupe donc la fonction de servante dans la ville des Lumières. Elle a très peu voire pas du tout d’éducation, ce qui fait qu’elle n’a donc pas besoin de bouche pour s’exprimer : tout ce qui se risquerait à sortir de son « beg » ne serait de toute façon que des baragouins insensés.

Bécassine est aussi frappée d’une double malédiction. Elle est bretonne, mais c’est surtout une femme ! Sa voix n’a aucun poids dans la France du début du XXe siècle. Pour rappel, en 1905, Paris décide de créer une laïcité répressive qui retire tous leurs biens aux religieux, entraînant des mouvements de révoltes en Bretagne. Quel meilleur pays que l’antique Armorique pour illustrer l’obscurantisme ? À qui d’autre que notre sote et « plouc » bretonne pourrait-il survenir de meilleures aventures, aussi absurdes que pathétiques ? Qui de mieux qu’une jeune sauvage des contrées lointaines et périphériques de la métropole ?
Par ailleurs, la France ressent vite le besoin de redorer son blason en Bretagne après le tragique épisode du camp de Conlie ; stockée pendant un certain temps comme du bétail, l’armée de Bretagne est ensuite envoyée à la boucherie au Mans, dans ce qui restera dans les mémoires comme un traumatisme pour le peuple Breton.

Puis, le jeune État-Nation s’évertuera à éduquer les prochaines générations à aller au front la fleur au fusil par les grâces de la littérature ; Le Tour de la France par deux enfants (1877) est un album jeunesse illustré, qui s’inscrit dans un contexte européen de forte propagande nationaliste, à destination des jeunes enfants. Très en vogue à l’époque, ce type de littérature vise à inculquer aux tout jeunes une vision idéalisée de l’histoire de leur pays. En France, le manuel scolaire mettant en scène deux jeunes enfants qui parcourent la « France éternelle » participe donc à la construction d’un véritable roman national, ayant pour objectif de consolider l’idéologie de la IIIe république, résolument impérialiste, moderne et industrielle. C’est dans cet esprit qu’y est dépeinte la « province » bretonne ; Nantes, Lorient et Brest sont les 3 étapes des deux jeunes frères Lorrains qui, après l’annexion de l’Alsace-Lorraine, décident de rester Français par amour pour leur « patrie ». Ici, la Bretagne n’est plus arriérée ni archaïque ; elle est une terre de marins et d’ouvriers courageux, peu loquaces, pieux et dévoués au bien de la Nation.

Mais peu s’en faut ; il faut malgré continuer de justifier et légitimer l’annexion et le déclassement de la Bretagne, d’autant plus que le peuple breton, après quelques siècles de domination, pourrait en arriver à présenter des signes de prétentions politiques plus afrranchies. Il est de ce fait primodial de rappeler à la Bretagne la place à laquelle elle a été assignée, et de façon encore plus résolue depuis la Révolution française : une colonie agricole où ceux qui restent cultivent et ceux qui partent s’occupent de vendre les fruits et légumes de leurs cousins restés au pays, font le ménage chez les bourgeois de la capitale, voire même se prostituent en ce qui concerne les Bretonnes.

Il s’avère alors bien utile d’avoir une jeune naïve comme héroïne, quoique le débat peut legitimement être posé : une héroïne, Bécassine, vraiment ? Ou plutôt une nunuche Bretonne à qui l’on aurait retiré toute agentivité, mise en scène non par pour des qualités et vertus propres au génie ou l’originalité de son personnage, mais bien pour l’image éhontément coloniale du breton naïf et inculte que les intellectuels Français ont de tout temps cultivée (lire l’ouvrage de référence Bretagne Calomniée par Kentin Daniel). Bécassine, une jeune femme benête et crédule, issue d’un peuple qui le serait tout autant, et qu’il conviendrait donc d’administrer, contrôler et réprimander pour son propre bien, à l’image d’une Bretagne réduite à l’état de colonie totale par la force des Lumières. Cette « héroïne » qui n’en a donc que le nom, reconnaissable immédiatement de par son accoutrement folklorique de Clocher-les-Bécasses, vivra de nombreuses aventures au point qu’une certaine partie de la population bretonne y a vu et y voit ENCORE un motif de fierté. Il n’est pas rare de voir des représentations bienveillantes de bécassine En Bretagne ; un véritable business s’est fondé sur l’image de la soi-disant Bretonne traditionnelle. Le peuple breton intériorise ainsi son infériorité soi-disant naturelle face au peuple français, et s’en est depuis résolu à rester muet face à l’emprise idéologique jacobine française, désormais fortement consolidée par des décennies de politique coloniale.

Ainsi que vous l’aurez compris, nous n’appelons pas à rendre hommage à un homme qui a contribué à perpétuer les clichés les plus outranciers à l’encontre du peuple breton. Ce qui pourrait passer pour une mièvrerie littéraire sans incidence est en réalité un symptôme ; en intégrant ces idées, les Breton-ne-s en sont venus petit à accepter sans broncher la confiscation de leurs droits les plus élémentaires, dont un parmi les plus précieux en ce qui concerne les peuples ; le droit à l’autodétermination. Nous ne célébrerons ni l’assimilation forcée de la Bretagne et de son peuple à l’État-Nation français. Nous n’invitons personne, et certainement pas les Breton-ne-s, à participer à la cagnotte de la honte pour l’entretien de la tombe de monsieur Joseph Pinchon. Si vous préférez oeuvrer dans le sens de l’autonomie et de l’indépendance de la Bretagne, nous vous invitons à nous faire un don que nous mettrons à profit en votre nom par des actes concrets et des prises de position fermes et assumées.

Bevet Breizh dieub,
Douar ha Frankiz

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