JLM et l’usage de l’histoire en Bretagne – Brève d’une violence symbolique

de Douar ha Frankiz

I _ Rappel du propos

C’est à Paimpont (35) que Jean-Luc Mélenchon a choisi de tenir son meeting le 14 juillet dernier.
Cité de caractère bretonne, Paimpont évoque les légendes du mythe arthurien, les vallées boisées et
la Bretagne des terres. Serait-ce pour trancher avec ces images à identité forte et distincte, que
l’édile de La France Insoumise a tenu à proposer un discours aux accents singulièrement
républicains ?


Dans l’air pesant de la salle des fêtes, nombreux étaient ceux venus écouter le militant de toujours
cette après-midi là : militants, sympathisants, curieux et journalistes, mais également des voix
autonomistes et indépendantistes, puisque quelques-uns de nos encartés s’étaient retrouvés sur place
pour tracter auprès du public, qui leur a globalement fait un accueil favorable. Le rendez-vous était
donné par Mathilde Hignet, députée LFI, que quelques 2000 personnes avaient décidé de rejoindre.
Probablement espéraient-ils entendre le chef de file des insoumis leur apporter des réponses et
solutions aux sujets localement prégnants ; la politique agricole et la ruralité dans son ensemble,
l’épineuse question de l’eau et de sa gestion, une démocratie ouverte sur ce que l’on appelle
désormais les « territoires » (l’ancien terme « province » a semble-t-il fait peau neuve) et donc, une
nécessaire décentralisation des pouvoirs… Mais non ! Malgré l’évidence qui s’offrait à lui, Jean-
Luc Mélenchon a botté en touche et a préféré s’attarder sur des questions de politique nationale. Il
est cependant revenu sur son projet des « éco-régions », thématique que nous avons récemment
traitée dans un article. C’est ce sujet en particulier qui lui a permis de dérouler sa logorrhée
jacobino-républicaine habituelle devant son parterre de partisans, restés imperturbables.

« Le club breton, c’est vous ! Alors vous aimez ou vous n’aimez pas les Jacobins, mais ce sont
vos enfants ! »


Comment ne pas saisir l’ampleur de la provocation, lorsque les propos sont tenus dans un
environnement qui leur est familier, à proximité de ceux qui s’en trouvent directement visés ? Nous
pourrions même nous demander si, la présence évidente de militants indépendantistes ce 14 juillet à
Paimpont, ne lui aurait pas inspiré ces quelques mots d’introduction à son discours. D’ailleurs,
avant que ne débute la prise de parole, le service d’ordre s’est présenté à nos militants, emportant
avec lui l’un des tracts distribués. Ou peut-être monsieur Mélenchon avait-il tout simplement bien
préparé son introduction – résolument grinçante – dans un contexte d’autonomisation du peuple
Corse, entraînant un véritable virage à 180° du ponte insoumis qui s’est finalement déclaré
favorable à l’autonomie de l’île de beauté. Un changement de position qui nous apparaît plus que
suspect, tant elle déroge à la ligne politique résolument centralisatrice tenue avec panache depuis de
nombreuses années, ce que sont venues confirmer ses déclarations sur les Bretons et les Jacobins
par ailleurs. En déclarant cela, il affirme sa vision strictement centralisatrice et républicaine, et
martèle fermement son opposition aux aspirations locales. Pris pour cible, les quelques élus et
groupes bretons qui militent pour plus d’autonomie deviennent à travers les mots de Mélenchon, de
véritables adversaires idéologiques à qui il faudrait barrer la route. Enfin, Jean-Luc Mélenchon a
profité de ses précisions sur son projet des éco-régions pour couper l’herbe sous le pied à toute
possibilité de réunification de la Bretagne historique, entérinant son alignement avec les directives
du gouvernement de Vichy.


En se présentant ainsi à son public, Jean-Luc Mélenchon renoue avec la vieille tradition du roman
national, excluant de fait la nature profondément complexe de l’histoire de la révolution française.
Préférant le poids de la rhétorique aux subtilités de l’analyse historique, le chef insoumis déploie
une fresque chronologique concordant avec un agenda politique porté par une certaine gauche

française, qui ne s’inquiète ni des raccourcis, ni de la simplicité du message politique. Mais tant
qu’il y aura des concernés pour applaudir ceux qui leur crachent à la figure, que pourrons-nous en
faire ?

II _ Les faits historiques


Mais qu’en est-il réellement ? Rendons à César ce qui est à César : oui, il y a bel et bien eu un club
des Bretons à Paris, devenu le club des Jacobins au cours de l’année 1789. Plusieurs députés
Bretons joueront d’ailleurs un grand rôle lors de la révolution, notamment à ses débuts. Tous ? Non.
Mais peu importe, puisque l’édile ne semble retenir que ceux qui abondent dans son sens, ceux-là
même pour qui l’hypercentralisation était une évidence à peaufiner. Exit le reste. Et s’il est bon de
rappeler les faits tels qu’ils se sont déroulés, le manque de nuance dont fait preuve Jean-Luc
Mélenchon donne de la peine à son discours aux fondations instables. Car entre 1789 et 1793, les
événements qui ont survenu, s’ils ne remettent pas en cause la continuité institutionnelle du club des
Jacobins, empêchent qui que ce soit d’un tant soit peu sérieux de prétendre que les Bretons
d’aujourd’hui seraient les « enfants » des parlementaires à l’origine du club des Jacobins d’hier.
Pour bien comprendre dans quelle mesure ces propos relèvent de la polémique plus que de la
véracité historique, il faut revenir sur les trois grandes phases de la révolution communément
admises par la littérature historique sur le sujet ;


→ Il y a premièrement les Jacobins de 1789 – 1791, qui forment un club politique aux sensibilités
variées.


→ Ensuite, les Jacobins de l’an II (1793 – 94), épisode que l’on retient plus facilement par rapport
au premier car il correspond à la domination des Montagnards au sein de la Convention. C’est à ce
moment que la Terreur se déploie.


→ Enfin, les fameuses colonnes infernales de 1794, qui sont la résultante d’une politique militaire.


Il est difficile de pointer du doigt une continuité idéologique entre les premiers et les suivants, tant
la conjecture est mouvante. Entre le club breton de 1789 et le gouvernement jacobin de 93 – 94,
surviennent d’abord la fuite du roi, puis la guerre entre puissances européennes, qui mobilisent
notamment l’armée républicaine et forcent la Bretagne à conscrire ses jeunes hommes, puis la chute
de la monarchie, les massacres de septembre et, enfin, les Montagnards qui parviennent à se saisir
du pouvoir. Ainsi, Jean-Clément Martin, dans son ouvrage de référence sur La guerre de Vendée,
montre comment la Révolution a connu plusieurs évolutions, et s’est notamment radicalisée entre le
début des événements et la fin de son processus. En cela, il serait strictement faux de nommer une
continuité linéaire entre 1789 et le régime de la Terreur qui a suivi, puisque le club lui-même va
profondément évoluer en même temps que l’environnement politique de l’époque, à la fois dans sa
composition mais surtout dans sa ligne politique.


Aussi, rappelons que la répression républicaine a été particulièrement violente dans l’Ouest, tant en
Bretagne où les chouanneries ont essaimé sous forme de guérillas locales partout dans le pays,
qu’en Vendée où le plus gros des massacres s’est déroulé. Les termes sont encore débattus à l’heure
actuelle ; guerre civile, massacres, génocide ? De fait, il a effectivement existé des révolutionnaires
bretons, ayant eux-mêmes coexisté avec les chouans, des fédéralistes, mais aussi des républicains
plus modérés, et le reste des civils, ce qui abonde dans le sens d’une réalité historique bien plus
complexe qu’une simple opposition binaire entre les « gentils rouges progressistes » et les
« méchants blancs royalistes » comme le laisse entendre Jean-Luc Mélenchon dans son discours.
Cela relève d’un sophisme des plus enfantins et donc, proclamer que parce que certains députés
Bretons ont fondé le club des Bretons à Paris, les Jacobins et leur violence en seraient le produit
direct, est une aberration qui ne devrait laisser personne indifférent.

En plus, les Bretons sont loin de former un groupe homogène, puisque les quelques députés du club
breton ne représentaient qu’une élite politique restreinte. La participation active de certains d’entre
eux à la révolution n’empêchera pas qu’une partie de la Bretagne entre en insurrection franche
contre le gouvernement révolutionnaire durant les révoltes des chouans. Enfin, ce n’est absolument
pas le Club breton de 1789 qui a décidé des politiques de répression de l’an II. Les événements
précédemment évoqués relèvent tous d’un contexte très différent, tant sur le plan politique que
militaire. De fait, le raccourci est parfaitement malhonnête, et les Breton-ne-s ne sont pas
responsables du funeste destin qui s’en est suivi, ni du régime de la Terreur, malgré ce qu’en pense
Jean-Luc Mélenchon.


Le roman national français reconnaît et légitime la violence politique dont il se sert pour imposer
son idéologie aux accents totalitaires. De fait, les vainqueurs sont forcément ceux qui restent, et
dont on retient et transmet le récit. Voilà l’histoire de la République de France.


III _ De la violence symbolique


La violence symbolique, concept développé par Pierre Bourdieu (La Domination Masculine, ou
bien encore Langage et Pouvoir Symbolique), s’explique notamment par le déplacement de la
mémoire : le cas échéant, puisque certains Bretons rappellent les violences commises par les
révolutionnaires, le premier réflexe de JLM est de leur renvoyer à la figure la paternité des Jacobins.
Il y a d’ailleurs un certain paradoxe à débuter son discours en expliquant que les « Jacobins
n’étaient pas des monstres » pour ensuite venir expliquer à l’assemblée que « c’est vous qui avez
engendré lesdits jacobins » (dont nous nous plaindrions de la violence). Ainsi, JLM fait ni plus ni
moins porter la responsabilité des souffrances passées… à ceux qui les évoquent ! Ce n’est rien
d’autre que de la culpabilisation implicite.


Pierre Bourdieu développait justement sur ce phénomène de la violence symbolique dans ses
travaux : une forme de domination exercée par les représentations, les catégories de pensée, et le
langage lui-même. Ce faisant, JLM tombe carrément dans le négationnisme historique : en refusant
de reconnaître les exactions commises par l’armée républicaine, les massacres, les colonnes
infernales, les viols, les pillages et les villages réduits en cendre, les noyés et les fusillés. A l’heure
actuelle, les débats se tiennent toujours sur la responsabilité du gouvernement, du nombre des
victimes ainsi que des qualifications juridiques à poser sur ces événements de la fin du XVIIIe
siècle. Ces discussions sont particulièrement difficiles à avoir dans nos milieux de gauche, car elles
s’immiscent dans l’intimité honteuse du passé de la République, et ravivent des sentiments de
honte, de culpabilité, voire une forme de dissonance cognitive (lire Punir et détruire en Vendée,
ouvrage de Anne Rolland-Boulestreau, paru en 2023, elle y montre notamment l’ampleur de la
politique de répression).


IV _ Les conséquences de la révolution en Bretagne


Pour situer, rappelons que la Bretagne fut annexée par le royaume de France officiellement en 1532,
par ce que l’on appelle « l’édit d’union ». Malgré cela, elle conserva des institutions propres, dont
les États de Bretagne, un droit particulier (les coutumes) et certains privilèges fiscaux.
Juste avant la Révolution, la Bretagne est d’ores et déjà divisée puisque des affrontements ont lieu
entre les élites urbaines, la noblesse et le pouvoir royal français. De fait, les députés bretons vont
jouer un rôle central lors des Etats généraux en mai 1789. Ainsi, le club breton est fondé à
Versailles. Il deviendra par la suite le club des jacobins. Les événements s’emballent et la nuit du 4
août 1789, les privilèges provinciaux sont finalement abolis, dans un souci d’homogénéisation du
territoire français. Pour la Bretagne, c’est un véritable coup de grâce puisqu’elle voit disparaître ses
États généraux, les libertés qui lui avaient été garanties lors de l’annexion de 1532, ainsi que ses
privilèges fiscaux et administratifs.

En 1790, la province même est supprimée. La Bretagne n’est plus en tant que telle, et son identité se
voit dissoute dans un patchwork de localités elles-mêmes divisées en départements. A cette époque,
la Bretagne en compte 5. Sa personnalité juridique est complètement jetée aux oubliettes.
A ce point de l’histoire, une partie du peuple breton se sent trahi, et alors naissent et croissent les
hostilités, véritable défiance face au pouvoir central, notamment à cause de la levée de 300 000
hommes pour partir au front. Les contestations sont notamment rurales, et la constitution civile du
clergé vient finir de donner du grain à moudre aux contestations. De fait, la Bretagne tombe dans la
chouannerie, des épisodes de guérillas qui dureront quelques années (1793 – 1800). La Bretagne ne
lève pas une armée régulière contrairement à la Vendée. Pour faire taire les « parjures », la France
envoie ses troupes exécuter les « contre-révolutionnaires », parmi lesquels, comble de l’ironie,
nombreux étaient au départ très favorables à la révolution. Les exécutions s’enchaînent et des
villages sont incendiés, les tribunaux militaires remplis. De nombreux insurgés se voient même
déportés.


Mais alors, quels privilèges la Bretagne a-t-elle perdus ? Ainsi que nous l’avons déjà expliqué, la
Bretagne voit ses États disparaître ; ceux-là même qui pouvaient jusque là voter les impôts. Tant
qu’ils étaient encore là, le roi ne pouvait pas imposer de nouvelles taxes ; il devait négocier pour
obtenir leur consentement. La Bretagne était également exemptée de certains impôts royaux, et
organisait elle-même librement sa justice. Mais là encore, son Parlement disparaît, et la justice est
dès lors organisée sur le modèle national. Par ailleurs le traité d’union de 1532 avait reconnu et
garanti plusieurs libertés bretonnes, mais la Révolution de 1789 s’y opposa, arguant que cela n’était
plus compatible avec les valeurs d’égalité nouvellement décrétées. Ajoutons à cela une
centralisation grandissante, que la Révolution vient accélérer. Le gouvernement défend la
systématisation de la centralisation au nom de l’unité de la Nation française, que l’État vient ni plus
ni moins de créer. Avant les Républicains, la centralisation avait été entamée par les Capétiens dès
le Xe siècle, puis via les intendants (les ancêtres de nos préfets), émergés sous Louis XIII puis
Louis XIV. Donc, malgré son annexion à la France en 1532, la Bretagne était parvenue à
sauvegarder ses États, son parlement, et certains « privilèges ». La Révolution viendra faire voler en
éclats les reliquats de son indépendance passée.


Exemples de libertés perdues ;


→ Le consentement à l’impôt, la coutume locale qui réglait les successions et les régimes
matrimoniaux, mais aussi certains droits fonciers, les institutions provinciales (administration
propre).

Cf Mirabeau ; « Les départements doivent être égaux et ne rappeler aucune ancienne province »,
d’où le découpage en forme de maillage plus ou moins identique, dans l’unique perspective de
casser les multiples nations qui composent la France post-révolutionnaire.

CONCLUSION ;

La provocation qui aura servi d’introduction à son discours du 14 juillet dernier, malgré la véracité
d’une partie du propos, ainsi que son interprétation à des fins idéologiques (un argument politique
destiné à minimiser voire rejeter une mémoire nationale bretonne) est révélatrice de l’incapacité
semi-pathologique pour une partie de la gauche française à produire son autocritique. Si elle
travaille certes à ses responsabilités dans les mémoires coloniales, elle en néglige une partie : les
colonies intérieures.


Rappeler que le club des Bretons a engendré le club des Jacobins est une chose, mais le faire sans
nuance et contextualisation, puis s’en servir pour porter outrage à la mémoire des Bretons ainsi que
moquer les revendications autonomistes et indépendantistes actuelles, c’est premièrement paternaliste, secondement un réflexe colonial que l’on pourrait qualifier de pavlovien, et enfin, une
véritable provocation non nécessaire en ce 14 juillet, censé se vouloir rassembleur pour la gauche,
sur les terres d’un pays annexé depuis 500 ans.


Nous nous questionnons : pourquoi ces propos précis ce jour précis, dans quel but, et surtout, quelle
visée ? Quelle était l’intention derrière, qu’est-ce que cela dit de Jean-Luc Mélenchon, de ses
craintes ? La visée stratégique nous échappe. Nous militons pour un rassemblement d’une gauche
plurielle. Nous militons contre le raz-de-marée fasciste qui s’empare de l’Europe. Mais nous ne
pourrons plus tolérer les sorties teintées de colonialisme frelaté de ceux qui prétendent vouloir
mener la barque.


Partis français de gauche : faites mieux.

Bevet Breizh dieub !

Douar ha Frankiz

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